LETTRES ET NOTES CANETOISES

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Erik Orsenna

Quelques lectures > 2013/2014

Partir en mer...

J'ai appris à naviguer avec mon père sur son île, Bréhat. Enfant, j'y passais toutes mes vacances. C'était un rendez-vous avec la mer et la lecture, un rendez-vous de bonheur et de liberté. Les journées étaient ponctuées par les grandes marées, la pêche, les régates, les changements du paysage, d'heure en heure.

Je suis fou de bateaux et fou de livres ; comme l'île, je suis nomade. Je navigue, d'un morceau de terre à un autre, d'un livre à l'autre, d'une langue à une autre. Je suis de plus en plus frappé par la similitude entre le fait d'écrire " il était une fois " et celui de hisser la voile. Comme les vigies, avec leurs gros yeux et leurs grandes oreilles, le romancier est un espion. Souvent, à Pleumeur Bodou, dans l'Ouest de mon île, j'allais m'approcher de l'énorme radar et tâchais de surprendre les chuchotements venus du bout du monde qu'il avait surpris.

Il y a quelques années, je suis parti au Cap Horn, c'était l'un des rêves de ma vie. En février dernier, j'ai navigué avec Portes d'Afrique. Je suis également président d'une association à Rochefort, le Centre de la mer, qui est installée dans la Corderie Royale.


Extrait de Deux étés
Heureux les enfants élevés dans l’amour d’une île. Ils y apprennent au plus vite certaines pratiques utiles pour la suite de l’existence : l’imagination, la solitude, la liberté, voire une certaine insolence vis-à-vis de la terre ferme ; et guetter l’horizon, naviguer à voile, apprendre à partir...

Notre île.
De septembre à fin juin, dans la grisaille scolaire de Paris, nous ne rêvions que d’elle. Nous l’avions collée partout, dans nos chambres, derrière le rabat de nos pupitres, sans doute aussi à l’envers de nos paupières. Vers elle convergeaient nos projets d’amour ou d’aventure. En elle nous avions domicilié les héros de nos lectures, Robinson, bien sûr, mais aussi les Trois Mousquetaires, la Sanseverina, sans doute étonnée de se retrouver là, sur ces deux morceaux de granit exigus rongés par les courants.

L’île nous consolait de tout en même temps qu’elle nous faisait honte de nos faiblesses. Qui aurait pu nous éduquer mieux ?

[...] Certains soirs, dans une île, on étouffe. Toutes affaires cessantes, il faut s’embarquer. De plus en plus souvent, nous passons la nuit mouillés au milieu de l’archipel. Nous n’avons plus l’âge des grands voyages, mais les courants qui nous entourent donnent l’impression de naviguer.

Le vent tombe à mesure que la lumière s’éteint. C’est l’heure où il faut commencer à tendre l’oreille.

Deux étés, Erik Orsenna, éditions Fayard, 1997


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